Cicatrices
Elle est trace, fissure, empreinte.
Elle est celle que l’on veut oublier et celle dont on est fière.
Elle est la violence qui nous arrache à l’enfance et la souffrance qui empêche de vivre.
Elle est témoin.
Elle est mémoire.
Elle est la vie qui revient.
C’est en rencontrant Emilie et Marion que ce travail a commencé. La première s’était scarifiée pour donner une raison d’être à sa souffrance, la seconde avait pris du poids pour échapper aux regards des hommes. En partant de leurs récits, j’ai eu envie d’interroger la manière dont les histoires de vie s’inscrivent dans les corps. Comment elles les façonnent en y laissant leur empreinte, s’y cachent parfois pour ressurgir des années plus tard. Pendant plus d’un an, j’ai rencontré des personnes aux parcours aussi variés que leurs cicatrices. Je suis allée au gré des histoires. J’ai écouté. Des histoires de corps accidentés, de traumatismes, de changements de vie. Des histoires d’un corps qui nous apprend à accepter, panse les plaies intérieures et, à l’image de la nature, trace les chemins de la guérison.
« Il y a une fissure en chaque chose. C’est ainsi qu’entre la lumière. » Leonard Cohen
Emilie
J’ai commencé à me scarifier, j’avais 15 ans. Je ne savais pas d’où venait ma souffrance et, à l’époque, je me disais « tu t’es fait harceler, ce n’est pas grave ». La scarification, ça a été mon refuge. Ça me permettait d’extérioriser une douleur intérieure sur laquelle je n’arrivais pas à mettre de mots. En me scarifiant, je savais pourquoi j’avais mal. Il y avait les mots du harceleur, « t’es grosse, t’es moche ». Et après le viol, on a eu une emprise sur mon corps et je n’avais plus aucun pouvoir sur lui.
Quand je suis sortie de cette période de dépression, je me suis rendue compte que ça allait être compliqué toute ma vie. L’impression un peu de me réveiller, d’avoir un truc qui explose. Tu le répares, et après tu vois qu’il a explosé de partout.
Mon corps a pris cher. Il raconte mon histoire, c’est sûr, mais parfois j’ai l’impression qu’il la raconte mal. Et même si je voulais oublier, les cicatrices font que c’est impossible.
Pauline
Ça devait être un mercredi. Je portais une robe à smock vert et noir avec un col noir, des collants blancs, des chaussures vernies à bride noire. J’étais une enfant assez énergique. J’aimais faire des cabanes dans les bois. Je me faisais tout le temps gronder parce que je courais partout et je n’attachais pas les brides de mes chaussures. Cette fois-là je suis tombée la tête la première dans la bibliothèque en verre. Une autre fois je suis tombée du canapé sur un coin de chaise pointu. Sur celle-ci je me suis fait plus engueuler.
J’étais trop dans l’extériorisation pour mes parents, trop dans le mouvement. Je faisais trop de bruit. Il fallait que l’on soit calme, que ça ne dépasse pas. Ne pas trop déranger et faire le moins de bruit possible, ne pas être trop visible. Et être propre.
Je ne sais pas quel visage j’aurais sans cicatrice. Si je n’étais pas tombée dans cette vitrine, ça veut dire que j’aurais accepté de lacer mes brides et je me serais empêchée de bouger, je me serais enfermé le corps et l’esprit comme on me le demandait. Je suis contente de ne pas avoir fait ce qu’on m’a dit et d’avoir choisi la liberté.
Isaac
Quand je voyais des photos de moi avant, c’était très douloureux. Je n’arrivais pas à me regarder dans la glace. Je pouvais me voir aller vomir, c’était une sorte de haine et de rejet de moi. Dès que ça n’allait pas, j’étais dans une sorte d’auto-destruction. Mais au fur et à mesure de ma transition, ça s’est apaisé.
Aujourd’hui quand je me regarde dans la glace, j’ai l’impression qu’on a mis le papier dans le bon tiroir. Je n’ai pas eu à me réapproprier mon corps, c’est juste quelque chose qui est normal. Les choses sont maintenant à leur place, rangées au bon endroit. J’avais l’impression de vivre à côté de mon corps et maintenant je me sens dans mon corps.
Avec la transition, je suis devenu beaucoup moins tactile. Je pleure moins, j’ai plus de difficulté à m’exprimer, je me sens plus fermé. Ce qui pouvait me rendre triste, avant, peut maintenant me mettre en colère. C’est une expérience sociale de ouf. On se rend compte aussi à quel point on est perçu en fonction de notre genre. Ce sont tous ces codes de genre à réapprendre. C’est un véritable apprentissage, la transition.
Chantal
Mes opérations m’ont sauvée, mais les cicatrices me renvoient à une période triste et difficile, et à la douleur du corps du moment. C’était dur. Je n’arrivais pas à parler des violences. Je n’en ai jamais parlé à personne. Personne ne peut imaginer parce que je n’avais pas de marque. En fait les gens ne veulent pas savoir.
Dans la glace ou sur les photos, je ne vois pas mon corps, enfin je sais que c’est le mien mais je ne le vois pas. Je me vois toujours comme quand j’étais jeune. Et là aujoud’hui, j’ai l’impression de me réveiller avec un autre corps. Comme s’il avait été en hibernation depuis ma séparation il y a 22 ans. Je commence tout juste à intégrer mon visage mais je n’en suis pas au corps entier. Je prends plus le temps de le regarder et ça m’arrive de me dire « Ah ouais! C’est ça mon corps de 62 ans! »
Partir de son corps, ça sauve. C’est peut-être pour ça que je le vois différemment. Je dissocie pour ne pas sentir la douleur. Comme si ça n’avait pas de prise sur moi. Ça m’a sauvée plein de fois. Ça m’a sauvée de la folie je pense.
Marion
Si je suis obèse aujourd’hui, je pense que ce n’est pas pour rien. Mon corps n’a toujours été que souffrance et je ne l’ai jamais aimé. J’ai notamment subi des violences conjugales et il a été très sexualisé dès l’enfance.
A la suite de mon premier accouchement, j’ai perdu 36 kgs en trois ans. Mais après ça, j’étais très mal. Je ne me reconnaissais pas, j’avais l’impression d’être une autre, d’être vide, de ne pas exister. C’était horrible. Et puis le regard des hommes sur mon corps me gênait beaucoup. Je dois l’associer aux regards que je subissais plus jeune et qui ne me plaisaient pas.
Mon corps a longtemps été mon ennemi. Pour autant je ne serais pas qui je suis aujourd’hui si je n’avais pas traversé toutes ces épreuves. Je ne veux pas oublier ce par quoi je suis passée, tout ce que j’ai surmonté et ce que mon corps a vécu.
Maxence
Quand la tumeur a explosé dans mon cerveau, j’ai été éteint. Le premier souvenir que j’ai, c’est au centre de rééducation plus d’un mois après mon accident. Quand je me suis réveillé, je n’étais plus moi. Je ne me rappelais plus qui j’étais, qui étaient les gens autour de moi. J’étais complètement perdu. Pour moi, je suis né au centre de rééducation. J’avais 15 ans et il n’y a pas d’avant.
Tous les jours je me dis que j’ai de la chance de vivre, de respirer, de boire, de manger, de dormir et surtout d’avoir une famille qui m’aime et que j’aime. J’ai la chance de marcher, de parler, de pouvoir réfléchir. Ma cicatrice est gravée sur mon crâne, je grandis avec et c’est une fierté de l’avoir. Elle représente mon combat et celui de mes proches, mais aussi tout ce que je vais faire par la suite: mes progrès, mes avancées, mes échecs, tout. Cet accident m’a ouvert au monde.