Anne-Cécile Esteve
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Faire Corps


​Prendre le temps de rencontrer, d’écouter. Arpenter pendant des heures ce territoire jusque là inconnu, fouler sa terre charbonneuse et me familiariser avec ce paysage désolé. M’imprégner, comprendre, pour raconter au plus juste.

Comment traverse-t-on un incendie? Comment vit-on l’angoisse de tout perdre? La peur du danger? Quel impact et quelles traces tout cela laisse-t-il? En écoutant les récits sensibles des habitants.es, je découvre d’abord l’expérience physique et sensorielle. L’odeur, la chaleur, le bruit. Les flammes qui hypnotisent. Certains se tétanisent quand d’autres se mettent en action. Certains protègent quand d’autres se protègent. On ne choisit pas. Le feu nous ramène à notre animalité avec notre instinct pour seul guide. 

Et puis il y a le vécu collectif. La nécessité d’être ensemble, de n’oublier personne dans le départ précipité, d’aider et prendre soin de l’autre. La mobilisation des paysans et des agriculteurs aux côtés des pompiers, ou l’inverse. La solidarité des habitantes et habitants, restés sur place pour s’assurer que ceux partis lutter contre les flammes ne manquent de rien.

Afin de retranscrire ce traumatisme collectif, il me fallait raconter le feu à travers la relation si particulière que les habitant.es entretiennent avec le lieu. Cette appartenance aux Monts d’Arrée, je l’ai sentie chez tout le monde à différents endroits. Ce lien, c’est se sentir protégé.e par la montagne autant qu’on veut la protéger. Ce lien, c’est prendre soin de la terre qui nous nourrit, c’est faire partie du vivant. C’est se dire aussi que sans les autres on n’est rien. 
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C’est la profonde nécessité de « Faire Corps ».



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Marie

C’est marrant parce qu’on se souvient exactement où on était la première fois qu’on a vu le panache de fumée. 
Il faisait très chaud ce jour là et moi j’étais à la piscine de Sizun. C’était très bizarre parce qu’il y avait beaucoup de joie dans la piscine, beaucoup d’insouciance. C’étaient les vacances et les enfants jouaient mais je me souviens de me voir dans cette piscine et de penser que c’était un peu glauque, à me dire on est là dans une piscine alors qu’à côté de chez nous ça brûle. Ça donnait un goût amer à l’odeur de chlore. 

Finalement personne n’a perdu sa maison, personne n’a perdu la vie, et tout le monde a pu reprendre le cours de son existence sans être impacté dans sa chair ou dans ses biens. C’est le paysage et la nature qui ont souffert avant tout et avant nous. Ce sont tous ces animaux qui ont dû mourir. Il n’y a plus d’insecte. C’est toute la chaîne alimentaire qui est perturbée. Ce que je trouve dramatique, c’est ce désastre là. Alors je suis attentive au moindre signe de la vie. J’attends le réveil et j’ai hâte. Que la nature se soigne, se guérisse. Je ne mesurais pas que ce serait si long. Quand la vie est là, on ne se soucie pas de ses cycles. 
Maintenant que tout est mort, on observe et on attend. 
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Christophe

La première journée, on avait l’impression d’avoir un sèche cheveux énorme dehors. C’était impossible de tenir. Et la première nuit, c’était assez traumatisant. Le vent était violent et n’arrêtait pas de tourner. En pleine nuit, on n’a pas de notion de distance. On avait qu’une seule peur, c’était que le feu prenne dans la forêt. Alors avec des voisins, on a fait nos petits colibris: on a dégagé à la faucille et taillé pendant plusieurs jours pour que les pompiers puissent passer en bas. Avec des vents qui retournaient en vent d’ouest ou sud ouest, ça pouvait prendre dans la forêt, redescendre. Essayer de servir à quelque chose pour éviter de tourner en rond et cogiter. Etre dans l’action.
Aujourd’hui j’ai envie de continuer. J’ai envie de faire ma partie. C’est à nous de faire. J’ai aussi besoin de ça. Je n’ai pas encore réussi à pleurer depuis l’été dernier alors pour moi c’est mon exutoire. C’est ça qui va faire que je vais aller mieux. De savoir. D’entretenir. 
​C’est au fond de moi.

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Jean-Luc

Au village ils nous avaient demandé de préparer nos affaires. Moi j’ai dit je reste là. J’avais le sentiment qu’il fallait que quelqu’un reste, qu’on ne pouvait pas abandonner le village comme ça. A 2h du matin, ça frappe. Et là je sens la chaleur de l’incendie, comme devant un barbecue. Derrière les haies de mon jardin, c’était en feu. La montagne était en feu. Et je suis parti sans rien. L’instant présent.

C’est quelque chose qui te marque, de pouvoir tout perdre, que tout ne soit plus que souvenir, comme si c’était rasé. Je pense que c’est intéressant de toucher ça du doigt une fois dans sa vie. On aurait pu perdre des gens mais tout le monde est vivant. Ça te ramène à ce qui est important. Et te dire que tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien et tu subis. C’est comme ça. Ça nous ramène à quelque chose de très profond, comme une animalité. Il faut juste être dans l’acceptation.

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François

Après l’évacuation de certains habitants, la commune a réquisitionné le gîte pour pouvoir les accueillir. C’était un moment fort. Plein de choses se passaient sur cette place. 
Il y avait du monde. Il y avait des peurs. Des enfants avaient besoin d’être calmés, d’autres sécurisés. C’était un peu fou. Je voyais l’émotion chez les autres. Cette épicerie qui reste ouverte par souci des autres. Tranquillement, sans faire de foin.

Les deux soirs où l’on a accueilli au gîte, c’étaient des grands moments parce que là, tu touches l’humain au plus profond, l’essence même des personnes, avec les différences qu’ils ont. Là tu ne joues plus. Plein de choses se révèlent qui n’ont pas été dites. J’ai rencontré pas mal de gens. Encore plus vrais que d’habitude. J’ai redécouvert des personnes aussi. J’ai beaucoup discuté, j’ai beaucoup écouté. On est à poil face à des événements comme ça. Ça m’a remué. Et c’est ça qui me reste.

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Liliane

La nuit, c’était horrible tellement ça sentait la fumée. Plus les jours passaient, plus ça empirait. Mais j’avais confiance. Je me disais il y a les pompiers, les agriculteurs. J’avais confiance. Pour moi ce n’était pas grave parce que ça n’arrivait pas sur le bourg. Le vent nous protégeait. C’est vraiment la sensation que j’ai eue. Je n’ai rien pris avec moi parce que je ne pensais pas en avoir besoin. Je savais que ma maison n’allait pas brûler. C’est sûr que tu penses aux amis. A Commana, c’était plus compliqué. 

J’ai confiance en les gens ici. On essaie d’aider les autres. On se rencontre assez souvent et on est solidaire. Et puis j’ai confiance en l’être humain. La nature, je n’étais pas inquiète. Et la chapelle n’allait pas brûler. J’ai quand même hâte de revoir le paysage autre que tout noir. Je préfère attendre; j’irai me promener plus tard. 

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Catherine

On entendait le bruit du feu. Tout était calme et on entendait le feu. Quand je suis partie de la maison, j’ai compris que j’étais court-circuitée. Le feu me rappelait trop la tentative de suicide de ma petite soeur par le feu. J’ai très mal réagi car mon job en tant qu’élue aurait été d’aider les autres mais je ne pouvais pas. C’était au-dessus de mes forces et ma cicatrice était là. J’avais l’impression d’être dans une bulle. Je voyais la sympathie des autres, leurs angoisses. J’entendais, mais je ne communiquais pas. Passive.
Ce que l’on voit dans ces situations de crise, c’est l’immensité du coeur humain. Mais je n’ai pas pu le montrer parce qu’il était trop brisé à l’intérieur. 

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